Témoigner d'un amour inconditionnel | Imprimer |  Envoyer

Tiré du Livre Tibétain de la Vie et de la Mort (pages 326-328 ed. Poche)
de Sogyal Rinpoché

Nous oublions souvent que le mourant est en train de perdre la totalité de son univers : son foyer, son travail, ses relations, son corps et son esprit. Il perd tout à la fois. Toutes les pertes que nous pourrions subir tout au long de notre vie sont réunies, au moment de la mort, en une seule perte accablante. Aussi comment un mourant pourrait-il ne pas éprouver tantôt tristesse, tantôt effroi ou colère ?

Elizabeth Kübler-Ross distingue cinq stades dans le processus d'acceptation de sa propre mort : le refus, la colère, le marchandage, la dépression et l'acceptation. Bien sûr, tout le monde ne passe pas par tous ces stades, ni nécessairement dans cet ordre. Pour certains, la route de l'acceptation peut être extrêment longue et pleine d'embûches ; pour d'autres, elle n'aboutira jamais.

Notre culture ne nous offre guère de véritable perspective sur nos pensées, nos émotions et nos expériences. Aussi, nombreux sont ceux qui, face à la mort et à son défi ultime, se sentent trahis du fait de leur propre ignorance. Ils en éprouvent une frustration et une colère intenses, d'autant que personne ne semble vouloir vraiment les comprendre, ni comprendre leurs besoins les plus profonds.

Cicely Saunders, grande pionnière du mouvement des soins palliatifs en Grande-Bretagne, écrit : "Un jour, j'ai demandé à un homme qui se savait mourant ce qu'il attendait avant tout de ceux qui prenaient soin de lui. Il me répondit : "Que quelqu'un ait l'air d'essayer de me comprendre !" Certes, comprendre pleinement autrui est impossible ; mais je n'oublierai jamais que cet homme ne demandait même pas que quelqu'un y parvînt, mais seulement se sente suffisamment concerné pour essayer."¹

Il est essentiel de nous sentir "suffisamment concernés pour essayer", et de savoir réconforter la personne en lui assurant que tout ce qu'elle peut éprouver - frustration ou colère - est normal. A l'approche de la mort ressurgissent bien des émotions réprimées jusque là : tristesse, insensiblité, culpabilité ou même jalousie envers ceux qui sont encore bien portants. Aidez la personne à ne pas réprimer ces émotions lorsqu'elles surviennent. Soyez avec elle lorsque s'élèvent les vagues de douleur et de chagrin. Avec le temps, l'acceptation et une compréhension patiente, ces émotions s'apaiseront progressivement, laissant place à un état fondamental de sérénité, de calme et d'équilibre qui est profondément et véritablement le sien.

N'essayez pas de faire preuve de trop de sagesse ; ne soyez pas constamment en quête de quelque parole profonde. Vous n'avez pas à faire ou dire quoi que ce soit pour améliorer la situation. Soyez simplement aussi présent que possible. Et si vous ressentez une angoisse ou une peur intenses et ne savez que faire, reconnaissez-le ouvertement en en parlant à la personne et en lui demandant son aide. Cette franchise vous rapprochera et permettra une communication plus libre entre vous. Les mourants savent parfois beaucoup mieux que nous ce que nous pouvons faire pour les aider. Apprenons donc à bénéficier de leur sagesse et permettons-leur de partager avec nous ce qu'ils savent.

Rappelons-nous, recommande Cicely Saunders, que lorsque nous accompagnons les mourants, nous ne sommes pas les seuls à donner. "Tôt ou tard, tous ceux qui assistent les mourants découvrent, face à leur endurance, à leur courage et souvent même à leur humour, qu'ils reçoivent plus qu'ils ne donnent. Cela, nous devons le leur dire ...²" En effet, faire savoir au mourant que nous reconnaissons son courage peut souvent être pour lui une source d'inspiration.

J'ai également découvert combien cela m'aide de me souvenir que la personne au seuil de la mort possède toujours en elle, quelque part, une bonté inhérente. Quelle que soit la fureur, l'émotion qui s'élève - et même si vous êtes momentanément choqué ou horrifié -, le fait de vous centrer sur cette bonté intérieure vous donnera le contrôle et le recul nécessaires pour apporter tout le soutien possible. Lorsque vous vous querellez avec un ami qui vous est cher, vous n'oubliez pas ses bons côtés ; faîtes de même avec le mourant : ne le jugez pas d'après les émotions qu'il manifeste. Votre acceptation lui donnera toute latitude de s'exprimer autant qu'il le souhaite. Traitez les mourants comme s'ils étaient toujours ce qu'ils sont capables d'être parfois : ouverts, aimants et généreux.

Sur le plan plus profond de la spiritualité, il m'est toujours d'un grand secours de me souvenir que le mourant, qu'il en soit conscient ou non, possède la vraie nature de Boudha et le potentiel d'un éveil total. A mesure que la mort approche, cette possibilité s'accroît de bien des façons. Aussi les mourants méritent-ils d'autant plus attention et respect.

¹ Dame Cicely Saunders, "I was sick and you visited me", Christian Nurse International, 3, n°4 (1987)

² Dame Cicely Saunders, "Spiritual pain", article présenté lors de la quatrième conférence internationale de St. Christopher's Hospice (Londres, 1987) et publié dans Hospital Chaplain (mars 1988).